À l’Esplanade des Religions et des Cultures de Bussy‑Saint‑Georges, en région parisienne, Dany, originaire de Guadeloupe, accueille les visiteurs en tant que guide bénévole de la mosquée Tawba, dont le nom signifie “repentance”. Il fait découvrir le lieu de culte à différents publics notamment des groupes scolaires et il le fait avec son cœur.
Alors que nous entrerons bientôt dans la période du Ramadan*, Tous Frères, Hors les murs est heureux de vous proposer une émission spéciale consacrée à la prière dans l’islam.
Enquête et propos recueillis par Laurent Adicéam-Dixit, journaliste
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Dany, profondément ancré dans sa foi, a eu l’occasion de se rendre en Arabie saoudite pour accomplir plusieurs pèlerinages à la Mecque, notamment pour la Oumra* et le Hadj*. Il rappelle que ces rites sacrés ne se déroulent qu’à La Mecque ; à Médine, les fidèles viennent avant tout se recueillir sur la tombe du prophète Mohammed, dans un geste de respect et de dévotion.
Tout au long de l’émission, nous allons cheminer aux côtés de Dany. À partir de trois verbes choisis, il nous invite à entrer au cœur de la pratique spirituelle musulmane. Chacun de ces verbes, explique‑t‑il, porte une dimension essentielle de la relation du croyant à Dieu. À travers ses mots, son expérience et son regard de pratiquant, il éclaire leur sens, leur portée et la manière dont ils s’incarnent dans son quotidien et celui des fidèles.
1er verbe MÉDITER : Méditer dans le coran, qu’est-ce que c’est ?
Dany tient à préciser que le verbe « méditer » n’a pas tout à fait le même sens en islam que dans d’autres religions, philosophies ou traditions culturelles.
« Nous utilisons ce verbe, mais peut être pas dans le même sens que dans d’autres religions, philosophies ou cultures », souligne-t-il. Il précise qu’il ne s’agit pas ici de la méditation telle qu’on se la représente souvent : les yeux fermés, l’esprit vidé et la posture du lotus, dans une pratique inspirée du yoga.
« Certaines écoles islamiques emploient d’ailleurs les termes tafakkur (réflexion) ou tadabbur (méditation profonde) pour désigner des formes de contemplation centrées sur le Coran ou sur la création. »
Ce qui distingue la méditation islamique n’est pas la posture physique mais l’objet même de la réflexion : les signes d’Allah, le sens que l’on donne à la vie, ou celui que l’on cherche à découvrir. Le Coran, rappelle t il, encourage chaque croyant à comprendre, à méditer les versets et à en tirer des leçons pour les traduire en actes dans la vie quotidienne.
Dany confie qu’il lui arrive de méditer en pleine nature : « l’éclosion des bourgeons au printemps, par exemple, l’émerveille : « Cela me touche comme un poème », dit il, car cette beauté lui donne une idée de ce que Dieu est intrinsèquement. À ses yeux, « Dieu aime le Beau ». Pour lui, la contemplation du monde est une porte ouverte sur l’existence de Dieu.
Le Coran interpelle sans cesse les croyants, les invitant à réfléchir au sens de leur existence : la création, la vie, la mort et l’au delà. Il pose des questions fondamentales, comme dans ce verset : « Comment tout a-t-il vu le jour ? Ont-ils été créés à partir de rien ou se sont-ils créés eux mêmes ? » (Coran 52, 35).
Interrogé sur ce verset, Dany explique que sa méditation prend la forme d’une contemplation profonde qui fait naître en lui une émotion particulière. Il dit ressentir cette relation à Allah presque instinctivement, alors que d’autres peuvent mettre des années à atteindre un tel état intérieur.
De cette contemplation découle naturellement, pour lui, la pratique des cinq prières quotidiennes. « Grâce à elles, je frappe symboliquement à la porte de Dieu pour entrer en connexion avec Lui », confie-t il.
Pour Dany, la prière prolonge sa méditation et nourrit sa relation intime avec le divin.
« Faites vous toutes vos prières ? »
Dany rappelle que « les cinq prières quotidiennes sont obligatoires (fard) et codifiées, car elles ont été prescrites par Allah à travers le Prophète ».
Ces prières rythment la journée du croyant et l’ancrent dans sa vie spirituelle. Elles font vibrer son âme et celle de tous les musulmans, souligne t il. Car le rappelle Dany : « toute personne possède une âme en connexion avec Allah ».
Après avoir accompli sa prière, Dany reste souvent assis dans la mosquée pour prolonger ce moment de recueillement. Il médite alors en silence, profitant de cette quiétude pour louer Allah et approfondir cette présence intérieure.
Que pouvez vous nous dire sur le pouvoir de la méditation et ses bienfaits ?
Dany répond en citant ce verset du Coran : « N’est ce pas par l’évocation d’Allah que s’apaisent les cœurs ? » (Sourate 13, Ar Ra'd, verset 28).
La sérénité qu’il ressent après la prière lui procure un profond bien être et lui permet de se recentrer. « C’est important de méditer sur soi, surtout dans un monde où tout peut parfois sembler incompréhensible », confie t il.
Selon lui, l’évocation d’Allah durant la prière a le pouvoir d’évacuer le stress et l’agitation. Elle apaise, rééquilibre, et peut même dit il, contribuer à guérir le corps autant que l’âme.
Le prophète méditait il aussi ?
Dany répond sans hésiter : « Oui, le prophète Mohammed méditait, et c’est d’ailleurs lui qui recommandait de rester assis après la prière. Cette pratique fait partie de son héritage. » Les musulmans s’inspirent ainsi de son comportement : les hadiths* rapportent qu’il méditait longuement, notamment debout lors des prières nocturnes, et qu’il aimait contempler le ciel étoilé.
Dany souligne que le prophète était profondément touché par la beauté de la création d’Allah. Il aimait, par exemple, les chats, très présents à Médine, et plusieurs récits témoignent de la relation bienveillante qu’il entretenait avec eux. « Nous, musulmans, nous suivons ce que le prophète a reçu de Djibril, l’ange Gabriel. Tout vient d’Allah, et c’est Lui qui nous enseigne la manière de cheminer vers Lui », rappelle Dany.
Justement, comment transmettez-vous votre religion à vos enfants ?
Dany répond en père attentionné et en musulman fervent. Il enseigne déjà à ses deux jeunes fils la notion de croyance et de foi, en s’appuyant sur le Coran et la Sunna*. « Croire renforce et n’affaiblit pas le croyant », aime t il leur rappeler.
Il leur explique les pratiques essentielles : respecter les heures de prière, adopter une conduite conforme à l’éthique musulmane, et comprendre que la foi grandit au fil du temps, « comme une graine que l’on sème », dit il.
Dany veille aussi à éveiller chez ses enfants la conscience de la création divine. Il leur montre que tout ce qui les entoure vient d’Allah, qui a façonné la Terre au service de l’humanité, et dont les ressources permettent à l’homme de vivre et de subvenir à ses besoins. Il privilégie le dialogue, sans imposer ni moraliser. Il partage librement avec eux, répond à leurs questions et aime surtout leur raconter les histoires des prophètes, qui transmettent les valeurs et les enseignements fondamentaux de l’islam. « Mes enfants sont déjà nourris de ma spiritualité, ils sont sensibles à la beauté de la création, qu’il s’agisse d’un coucher de soleil embrasant le ciel de mille couleurs. C’est ce chemin de contemplation qui les conduit naturellement vers la prière, pour louer Dieu et reconnaître ce qu’Il a créé pour les hommes, sans oublier que toute cette création porte en elle un appel à la paix universelle. »
2e verbe REMERCIER : Remercier dans le coran, qu’est-ce que c’est ?
« C’est un verbe essentiel dans le Coran », explique Dany, « car il y est rappelé que l’être humain est, par nature, porté à l’ingratitude envers Dieu. »
Il cite ce verset : Sourate Al ‘Adiyat, n°100, verset 6 : « L’homme est, certes, ingrat envers son Seigneur. Ce texte coranique souligne à plusieurs reprises cette tendance humaine où le croyant est invité à cultiver la gratitude : envers Allah d’abord, puis envers ses semblables. C’est ce que l’on appelle ash shoukr, la gratitude. »
Il poursuit : « Selon le Coran, celui qui manifeste de la gratitude envers Dieu en récoltera les bienfaits pour lui même. En d’autres termes, ash shoukr est bénéfique à la créature humaine : par la gratitude, elle établit une relation apaisée avec son Seigneur. »
Le terme choukran, couramment employé au sein de la communauté musulmane, correspond bien au mot « merci », n’est ce pas ?
« Oui, Dieu nous apprend à être reconnaissants. Un hadith très connu du Prophète, rapporté par Abou Houreira, affirme que celui qui ne remercie pas les gens n’a pas remercié Allah. »
Pour lui, comme pour de nombreux musulmans, le verbe remercier occupe une place centrale. Il rappelle que le prophète Mohammed n’a jamais fait preuve d’ingratitude, malgré les nombreuses épreuves qui ont jalonné sa vie.
Peut on remercier Dieu dans le bonheur comme dans les épreuves ?
Dany répond que toute expérience mérite d’être accueillie avec gratitude. Même si cela peut sembler difficile à comprendre, rappelle t il, Dieu ne veut le mal de personne. Selon lui, chacun doit affronter l’adversité avec l’appui de Dieu. Il rappelle d’ailleurs une expression souvent employée par les musulmans : « Kheir in sha Allah », c’est à dire : « que ce soit un bien, si Dieu le veut ».
Remerciez-vous avec votre cœur ?
Dany répond que la gratitude n’a de valeur que si elle est sincère. Sans intention profonde, dit il, on n’est pas réellement en harmonie avec Allah. Pour lui, remercier demande un vrai lâcher prise : il faut savoir dire merci pleinement, même lorsqu’on ne comprend pas immédiatement le sens de ce que l’on traverse. Il rappelle enfin que l’être humain est sur terre pour faire le bien. Être serviteur de Dieu, explique t il, c’est aider les autres avec sincérité et demeurer au service de ses frères.
Comme la Sadaqa (aumône), est-elle un moyen pour exprimer son geste de gratitude ?
Dany répond en rappelant l’enseignement du Prophète. Celui ci considérait que toute bonne action est une aumône, même un simple geste de bienveillance. « Rencontrer quelqu’un avec un visage souriant », explique t il, est déjà compté comme une bonne action.
Dany souligne que le Prophète exprimait aussi sa gratitude par un regard ou une attitude bienveillante. Pour lui, la Sadaqa ne se limite donc pas à l’aide financière : remercier peut aussi passer par des gestes simples, accessibles à tous.
Il ajoute qu’à l’image d’autres traditions qui ont leurs ex votos, les musulmans expriment parfois leur reconnaissance par des actes symboliques. Lorsqu’un enfant très attendu vient au monde, par exemple, la famille peut offrir un repas aux plus démunis ou sacrifier un mouton pour le partager. Cette pratique s’inscrit dans le cadre de l’aqiqah, la célébration de naissance.
A ne pas confondre avec la Zakat, alors ?
Dany rappelle que la Zakat est l’un des cinq piliers de l’islam. C’est une aumône obligatoire, versée, chaque année, par les musulmans qui disposent d’un certain niveau d’épargne. Elle sert à purifier ses biens et à aider les plus démunis.
La Sadaqa, en revanche, relève de la charité volontaire. Contrairement à la Zakat, qui est strictement encadrée, la Sadaqa est un geste spontané, une générosité libre comme l’équivalent d’une aumône ou d’une bonne action.
Dany souligne que les musulmans donnent très naturellement, sans attendre de retour ni de Dieu ni des autres. Pour lui, cette générosité spontanée fait partie intégrante de la foi et du rapport aux autres. « À la fin du ramadan, nous exprimons notre gratitude envers Allah grâce à la Zakat al Fitr, une aumône obligatoire versée avant la prière de l’Aïd ; elle sert à soutenir les personnes dans le besoin pour qu’elles puissent célébrer l’Aïd el Fitr, la fête qui marque la fin du jeûne. Concrètement, cela peut prendre la forme d’une aide financière ou d’une invitation à partager un repas. L’idée est simple : que personne ne soit exclu de la fête. »
Y-a-t-il une prière dédiée aux remerciements ?
Dany explique que le remerciement est présent dans toutes les prières. Dès les premiers mots, les fidèles expriment la louange : les mains levées, ils prononcent Allah Akbar : « Dieu est grand » puis récitent la Fatiha, l’ouverture du Coran. Son premier verset commence par Al Hamdulillah, Rabbil ‘Alamin, que l’on traduit par « Louange à Dieu, Seigneur de l’univers ». Il précise également que les prières doivent être récitées en arabe, la langue de la révélation, car aucune traduction ne peut en restituer toute sa précision et sa profondeur.
3e verbe INTÉRCÉDER : Intercéder dans le coran, qu’est-ce que c’est ?
Dany rappelle que, de son vivant, le prophète Mohammed priait pour ses compagnons et pour l’humanité, adressant ses invocations à Allah en leur nom. Dany cite également des récits religieux selon lesquels les croyants admis au paradis et n’y trouvant pas certains de leurs proches pourront demander à Allah de les faire sortir de l’enfer afin qu’ils les rejoignent, si telle est Sa volonté.
Il insiste enfin sur un point essentiel : dans l’islam, l’intercession concerne avant tout l’au‑delà et relève exclusivement de l’autorité d’Allah ; religion strictement monothéiste, l’islam ne permet pas de solliciter directement le Prophète ou d’autres figures religieuses pour intercéder. Toute demande passe uniquement par Dieu.
Dany précise toutefois qu’il prie régulièrement pour la protection et le bien‑être de son entourage comme sa famille, sa femme, ses enfants, ses amis… Il rappelle également que les croyants peuvent demander à une personne reconnue pour sa piété, comme un imam, d’invoquer Dieu en leur faveur.
Donc l’intercession est possible autre que par Dieu ?
Dany précise que, dans l’islam, l’intercession (shafa’a) appartient d’abord et entièrement à Allah : c’est Lui qui décide de l’accorder et à qui Il en donne la permission. Le croyant ne doit donc pas invoquer directement le Prophète comme une divinité.
Il rappelle cependant un point fondamental de la théologie sunnite : au Jour du Jugement, le prophète Mohammed pourra intercéder en faveur des croyants, mais uniquement avec la permission d’Allah. C’est ce que la tradition appelle la grande intercession (Shafa‘a al‑‘Uzma).
Ainsi, l’intercession ne vient jamais d’une initiative indépendante du Prophète : elle est un acte voulu, autorisé et accordé par Dieu, qui demeure la seule source d’intercession.
Dany adresse enfin à l’ensemble des musulmans ses vœux les plus sincères pour un ramadan apaisé. Il souhaite que ce mois sacré apporte la paix des cœurs, la lumière intérieure et la miséricorde d’Allah à chacun. Ramadan Moubarak !
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Lexique :
Oumera : C’est un pèlerinage spirituel accompli à La Mecque (ville sainte) en Arabie Saoudite à n’importe quel moment de l’année, contrairement au Hajj, qui a lieu seulement à des dates précises et qui est une nécessité que tout musulman doit effectuer au moins une fois dans sa vie s’il le peut.
Ramadan : Le Ramadan est l’un des moments les plus importants de l’islam. C’est un mois de jeûne, de spiritualité et de solidarité célébré chaque année par les musulmans du monde entier pendant 30 jours environ.
Les hadiths : Les hadiths sont, dans l’islam, les paroles, actions et approbations du prophète Muhammad rapportées par ses compagnons. Ils constituent, après le coran, la seconde source la plus importante de la religion musulmane. Les hadiths sont les sources qui décrivent la Sunna qui est la manière de vivre du Prophète.
La Fatiha : La Fatiha est la première sourate du Coran et l’une des plus importantes de toute la tradition islamique. Son nom signifie « l’Ouverture », car elle ouvre le Livre sacré et la prière musulmane.