L’histoire de l’engagisme indien dans les territoires français d’Outre‑mer s’inscrit dans la continuité immédiate de l’abolition de l’esclavage. Proclamée en 1848 — le 27 mai en Guadeloupe, le 22 mai en Martinique, le 10 juin en Guyane et le 20 décembre à La Réunion — cette abolition ouvre une période de transition durant laquelle les planteurs de cannes à sucre, en particulier, cherchent une nouvelle main‑d’œuvre. C’est dans ce contexte que débute l’arrivée massive de travailleurs originaires du sous‑continent indien.
Les premiers convois dans les Antilles et en Guyane
Le 6 mai 1853, les premiers engagés indiens débarquent dans la rade de Saint‑Pierre, en Martinique. Ils sont 313 à bord, portés par l’espoir d’une vie meilleure. Jusqu’en 1884, ce sont 25 509 travailleurs originaires d’Inde qui rejoindront la Martinique.La Guadeloupe en recevra 42 595 à partir de 1854, et la Guyane plusieurs milliers dès 1853. Entre 1856 et 1877, la Guyane accueille 8 472 travailleurs indiens engagés.
Ce mouvement migratoire s’achèvera officiellement en 1888, après son interdiction par la Grande-Bretagne parce que la presse britannique, notamment The Times, a publié des rapports décrivant des atrocités, une mortalité élevée lors des traversées et des conditions de travail proches de l'esclavage.
Ces révélations ont provoqué un scandale public et une pression croissante pour mettre fin au système — un dernier convoi arrivant toutefois en 1889. Cette période marque également le début des luttes pour l’accès à la nationalité française, notamment incarnée par la figure d’Henry Sidambarom, en Guadeloupe.
La Réunion : une histoire plurielle
À La Réunion, l’histoire de l’engagisme commence avant même l’abolition.
Dès 1828, en pleine période d’esclavage, arrive une première cohorte de 15 travailleurs indiens recrutés à Yanaon (Inde). Acheminés par la goélette La Turquoise, ils sont considérés comme les premiers engagés officiellement recensés pour la culture de la canne à sucre et le travail en usine — même si plusieurs sources évoquent des présences antérieures dès le XVIIIᵉ siècle.
Jusqu’en 1848, plus de 3 000 travailleurs indiens sont introduits sur l’île. Le contrat de travail est alors simple : dix francs mensuels, logement, nourriture et liberté de culte, avec un retour possible en Inde au bout de trois ans. Mais la réalité est bien plus sombre.
Libres sur le papier mais contraints dans les faits
À La Réunion comme ailleurs, les engagés ne sont pas juridiquement esclaves, mais les conditions de travail — autorisations de déplacement, mauvais traitements, châtiments corporels — les placent dans une situation très proche de la servitude. Les abus sont tels que l’Inde interdira cette émigration dès 1839.
L’abolition de l’esclavage 1848 relance cependant le système. Les plantations de cannes à sucre doivent remplacer la main‑d’œuvre nouvellement affranchie. Les recrutements s’intensifient à partir des comptoirs français de l’Inde, principalement dans les régions tamoules et télougou, via les ports de Pondichéry, Karikal et Madras (nouvellement Chennai). Les salaires passent alors à 12,50 francs pour un contrat de cinq ans, mais les conditions de vie demeurent précaires : logements exigus, salaires irréguliers, nourriture insuffisante, retours retardés, parfois annulés.
Un pouvoir britannique sous haute tension.
En 1860, une convention entre la France et l’Inde britannique réglemente plus strictement l’engagisme. Étendue aux Antilles en 1861, elle prévoit la présence d’un consul britannique chargé de contrôler le recrutement, les traversées et l’exécution des contrats.
Mais les inspections révèlent en 1877 des conditions de vie très éloignées des engagements officiels. Londres exige alors des améliorations immédiates. Les planteurs réunionnais s’opposent à la présence du consul sur les lieux de travail. La convention est suspendue en 1882, marquant la fin de l’immigration indienne sous contrat.
Au total, 117 813 travailleurs indiens auront été introduits dans l’île en un siècle. La plupart de leurs descendants ont conservé une partie de leurs pratiques culturelles et religieuses, en particulier liées à l’hindouisme.
Un héritage vivant
Aujourd’hui encore, l’engagisme marque profondément les sociétés ultramarines. À La Réunion, les descendants d’engagés indiens, mais aussi ceux issus des vagues d’engagés chinois arrivés dès 1844 et jusqu’au dernier grand convoi de 1901, constituent une composante essentielle de la population. Tous portent un double héritage : celui de leurs ancêtres venus d’Asie – Inde ou Chine – et celui de leur créolisation progressive dans l’océan Indien, qui a contribué à façonner l’identité réunionnaise contemporaine.
Engagisme et esclavage : deux réalités qu’il faut distinguer
Le 10 mai est devenu journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage, à la suite de la loi Taubira du 10 mai 2001. Cette loi reconnaît comme crime contre l’humanité la traite négrière et l’esclavage dans les espaces atlantique et indien. Elle rappelle toutefois que ces commémorations incluent également « la fin de tous les contrats d’engagement souscrits à la suite de cette abolition ». Pour autant, le grand public n’associe pas encore ces dates à la fin de l’engagisme.
Par Laurent Adicéam Dixit, journaliste Tous Frères